En lice pour les Oscars 2023, le film "Argentine 1985"compte d’un procès de la dictature, par l’un des procureurs

Le film du réalisateur Santiago Mitre raconte l’histoire des procureurs qui ont traduit en justice les dirigeants de la sanglante dictature militaire argentine de 1976-1983. Il est en compétition pour le meilleur film international le dimanche 12 mars 2023 à Los Angeles.

Luis Moreno Ocampo avait 32 ans et était inexpérimenté lorsqu’il est devenu l’un des procureurs du premier procès contre la dictature argentine ; un moment historique retranscrit dans le film Argentine 1985, en lice pour les Oscars dimanche. Le jeune magistrat, devenu par la suite procureur à la Cour pénale internationale, savait déjà à l’époque qu’il plaidait devant tout le pays, et pas seulement devant la cour, avait-il déclaré dans un entretien début mars. à l’AFP à Malibu, en Californie. “J’ai gagné la bataille de la compréhension en 1985”il croit.

Argentine 1985, qui concourt dans la catégorie du meilleur film international aux Oscars 2023, rappelle selon lui l’importance de ne pas laisser impunis les crimes contre l’humanité. L’ouvrage raconte la détermination de Luis Moreno Ocampo et de son supérieur, Julio Strassera, à mener l’accusation contre neuf responsables de la dictature militaire au pouvoir entre 1976 et 1983, deux ans seulement après sa chute. Le procès s’est soldé par la condamnation à perpétuité des ex-dictateurs Jorge Videla et Emilio Massera, figures d’un régime responsable d’environ 30 000 personnes disparues.

S’il a gagné la bataille judiciaire et celle de l’avis à l’audience, l’ex-magistrat estime que le réalisateur Santiago Mitre et la vedette du film, Ricardo Darin – qui interprète le “docteur” Strassera -, “gagnent la bataille de la mémoire en 2023”. “Et c’est unique”, se réjouit Luis Moreno Ocampo, père de quatre enfants. “Mon fils de 23 ans ne savait pas ce qui s’était passé. Aujourd’hui, il apprend.” Procureur adjoint pendant le procès, Luis Moreno Ocampo est incarné à l’écran par Peter Lanzani.

« Criminels ou ennemis ?

La junte a torturé et tué des milliers d’Argentins dans son “centres de détention clandestins ». Elle a également jeté des personnes vivantes par-dessus bord depuis des avions, et des centaines de bébés nés en captivité ont été donnés à d’autres familles, y compris des officiers de l’armée. Au-delà de sa dimension historique, le film a une portée internationale, selon Luis Moreno Ocampo. Elle pose la question du traitement des personnes violentes dans une société divisée. « Les traitons-nous comme des ennemis qui peuvent être tués ou comme des criminels qui doivent faire l’objet d’une enquête ?interroge l’ancien procureur de la Cour pénale internationale (2003-2012), aujourd’hui âgé de 70 ans. “On ne peut pas traiter les citoyens comme des ennemis”, comme l’a fait l’armée en Argentine, insiste-t-il.

Au-delà de l’immense émotion provoquée par le film en Argentine, il a été bien accueilli en Espagne et au Brésil, pays dont la propre dictature n’a jamais été jugée. “Ils n’ont pas enquêté sur le passé (…) ça a un impact», a déclaré Luis Moreno Ocampo, pointant la situation au Brésil, où une insurrection menée par des partisans de Jair Bolsonaro a tenté de renverser le président Lula en janvier.

Dans une société qui n’a jamais pansé ses blessures, traiter l’adversaire en ennemi est acceptable, résume-t-il. Or “Si les élites soutiennent un coup d’État, vous avez un problème.” “C’est quelque chose que le Brésil, et même les Etats-Unis, n’ont pas compris”, a-t-il ajouté. ajoute cet universitaire, qui a enseigné dans plusieurs universités américaines et vit désormais à Malibu. “L’invasion du Capitole, il n’y a pas que le peuple qui s’est mobilisé”, il ajoute. “Pour moi, c’est impressionnant de voir comment les membres du Congrès soutiennent toujours le 6 janvier 2020 aujourd’hui.”

“Le pouvoir des jeunes”

“Ce film parle du risque de perdre la démocratie. Mais il parle aussi du pouvoir de la jeunesse”, reprend Luis Moreno Ocampo. Argentine 1985 revient en effet sur la manière dont le procureur Julio Strassera a été contraint de constituer une équipe de novices autour de son jeune adjoint. Les magistrats en fonction craignaient d’éventuelles représailles et il dut donc recruter des juristes inexpérimentés pour monter l’accusation contre la junte déchue.

“Les jeunes sont ceux qui changent le monde et nous devons continuer à nous battre pour la justice. La justice est un travail sans fin”, souligne Luis Moreno Ocampo, qui a dû affronter sa propre mère, partisane de l’armée, pour ce procès. Elle “est allé à la messe avec le dictateur Jorge Videla”il dit.

Mais face à des témoignages bouleversants, comme celui détaillé dans le film d’une femme kidnappée et forcée d’accoucher menottée sur la banquette arrière d’une voiture, la matriarche a fini par changer d’avis. “Le lendemain, elle m’a appelé”, se souvient Luis Moreno Ocampo. “Elle m’a dit : ‘J’aime toujours le général Videla, mais tu as raison, il faut qu’il aille en prison'”.

“Argentine 1985” est sorti le 21 octobre 2022 sur Amazon Prime Vidéo / 2h20

Affiche de film "Argentine 1985" (Amazon Studios / Prime Video Brésil)

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